La Vigilance météorologique ne s'use que si l'on ne s'en sert pas

Ce détournement un peu facile d'un slogan des années 70 exprime ce que peuvent parfois ressentir les acteurs de la Sécurité Civile. Le bulletin de Vigilance est tombé, la prévision était exacte, les réponses prévues ont été apportées et se sont montrées efficaces. Pourtant, un comportement individuel inadapté a mis en danger la vie de son auteur, et celle de ses sauveteurs par la même occasion.

Par exemple, il ne suffit pas de barrer des routes qui seront certainement inondées par les fortes pluies annoncées. Il faut également surveiller le barrage pour empêcher un imprudent de s'aventurer, voire positionner des secours pour celui qui forcerait quand même le passage. Il connaît le secteur, sa maison est de l'autre côté, il n'a pas de temps à perdre, bref, il a d'excellentes raisons de ne pas être raisonnable. Une fois repêché, peut-être même s’en prendra t-il aux secours pour ne pas l'avoir mieux prévenu et empêché de mal faire.

Aussi irrationnelles que semblent être l'action (dangereuse) et la réaction (injuste), elles correspondent à une réalité. La Vigilance météorologique est diffusée de plusieurs manières et à plusieurs niveaux. Elle est parfaitement appréhendée à un niveau institutionnel. Pourtant, elle n'est pas toujours perçue dans le grand public comme nécessitant des précautions préalables particulières. Parce que chacun tendra plutôt à réagir en fonction de sa perception d'un phénomène comme plus dangereux ou gênant pour son activité. Alors que le conducteur craint plus la neige que l'inondation, le riverain d'un cours d'eau pense à l'inverse.
Ainsi, bien que largement diffusée auprès de la population et entendue par elle, la Vigilance météorologique n'est pas toujours perçue comme une aide à la sauvegarde individuelle des personnes et des biens. Elle est déjà une réponse adaptée à une nécessité de sécurité publique (I), elle doit devenir une voie privilégiée vers l'éducation de chacun au risque (II).

 

I / Une réponse adaptée a une nécessité de sécurité publique

La Vigilance météorologique est si connue et reconnue qu'on en oublie parfois a quel point elle est jeune. Cette procédure est née en 2000 à la suite de circonstances encore dans les mémoires (A), le caractère quasi-routinier avec lequel le grand public reçoit maintenant cette Vigilance démontre que ce dispositif est efficace et bien rôdé (B).

   A /Une naissance générée par les circonstances

Tout au long de l'année 1999, la peur du bug de l'an 2000 a nourri les pages des publications, spécialisées ou non. En l'absence de bogue informatique, l'évènement de fin d'année s'est avéré météorologique, et Météo-France a pu s'appuyer sur sa puissance de calcul pour fiabiliser la prévision.

     1/ Des phénomènes météorologiques à la violence peu commune

Les inondations du Languedoc en novembre, les tempêtes Lothar et Martin d'après Noël, sont des événements marquants de la fin du siècle précédent. Ils restent gravés dans les esprits par leurs caractères immédiatement spectaculaires autant que par l'ampleur des dégâts et la longue désorganisation qu'ils ont engendrés. Rares dans leur violence, ces évènement ne sont pas aussi séculaires et encore moins millénaires que certains commentateurs se sont complus à le dire. En matière d'inondations, celles de 1940 sur les Pyrénées Orientales ont plus portés à conséquence. Côté tempête, celle de décembre 1987 a atteint un niveau de puissance comparable, et en 1990, l'Europe autour de la mer du Nord a été frappée par trois tempêtes du même type en un mois, pour ne parler que d'un récent passé. La vraie nouveauté, en 2000, était la possibilité de les prévoir.

     2 /Une capacité de prévision en constant progrès

En 1986, sur mon premier poste de prévisionniste, j'avais pour support de travail des cartes sur papier transmises toutes les 3 heures avec un retard de 1h30. En 2007, sur mon dernier poste de prévisionniste, je disposais sur écran de toutes les images satellites (horaires) et radar (au ¼ d'heure) avec un décalage de 5 à 15 minutes selon les données. La modélisation numérique a fait des progrès plus spectaculaires encore. La trilogie informatique, satellite, et moyens de transmissions performants, est passée par la.
En 1999 déjà, si la prévision a « manqué » globalement la compréhension et donc l'annonce de la première tempête, elle prévoyait très correctement la seconde; trajectoire, moment et durée étaient bons, seule la puissance étant un peu sous-estimée. Pourtant, les dégâts humains furent aussi grands, la désorganisation postérieure encore plus.
Une bonne prévision n'a pas forcément plus de valeur lorsqu'elle est incomprise. C'est ce constat très simple qui a amené Météo-France à réviser sa communication d'alerte et créer la procédure de Vigilance.

   B/ Un dispositif efficace et bien rôdé

1999 a été l'occasion de s'apercevoir que les Bulletins Métérologiques Spéciaux avaient beau être devenus des MeteoFlashs, ils n'étaient pas toujours compréhensibles même pour les spécialistes de la Sécurité Civile. D'abord conçus pour l'aviation et la marine, clients premiers de la météorologie, leurs seuils de déclenchement n'étaient pas forcément parlants pour d'autres usagers.
La procédure de Vigilance s'est donc attachée à clarifier le message et rendre son contenu pertinent.

     1 / Une communication simple

Le premier saut qualitatif permis par la prévision numérique s'est présenté sous la forme de l'indice de confiance de la prévision. Aussi immense progrès qu'il soit pour le spécialiste, il faut bien reconnaître que sur le plan de la compréhension générale, le résultat n'a pas été instantané.
Différemment, parce qu'elle devait satisfaire un besoin d'information immédiate et s'adresser à plusieurs niveaux de compréhension, la Vigilance a privilégié quelques axes forts. Le type d'évènement couvert est limité. Le nombre de niveaux est réduit, exprimé par un code couleur, assorti de consignes de comportement courtes et précises. La prévision est mise à jour deux fois par jour au moins, même en l'absence de danger, sous forme d'une carte des départements colorisés suivant leur niveau de Vigilance. Tout passage en Vigilance orange ou rouge se traduit par l'émission d'un bulletin grand public, mais également d'un bulletin plus orienté Sécurité Civile, émis à l'intention de la Préfecture.
En plus de cette simplification, l'efficacité de la Vigilance météorologique tient également à la crédibilité de l'annonce.

     2 / Des choix de seuils cohérents et révisables

La question n'est pas celle de la fiabilité de la prévision, mais de l'adéquation de l'alerte. Un vent de 100 km/h n'engendre pas le même risque en bord de mer qu'à l'intérieur des terres. Une température de 35° est caniculaire à Lille, pas à Marseille. Un tapis de 5 cm de neige ne gêne pas beaucoup en montagne, c'est une catastrophe en zone de plaine. Etc...
Les seuils de passage en jaune, orange, rouge, sont donc fixés par département, en fonction de l'expérience acquise, par la météorologie comme pas d'autres spécialistes. Pour le risque « crues », les données de l'Equipement ainsi que des agences de bassin ont beaucoup servies; pour la canicule, la coopération avec l'Institut National de Veille Sanitaire a été primordiale. La saisie informatique de ces seuils permet une pré-alerte sur prévision comme sur observation (des radars météorologiques par exemple). Basés sur l'expérience acquise, ces seuils sont révisés régulièrement, pour éviter les manqués (dangereux) comme les fausses alarmes (dé-crédibilisantes).
Pourtant, l'expérience récente rappelle que la Vigilance (orange des orages dans le Var, rouge de Xynthia) connue en temps et heure ne suffit pas à une prévention complète. Cette procédure permet une bonne réponse institutionnelle de prévention des risques et de préparation aux conséquences. Elle n'est pas encore perçue comme une aide individuelle à la sauvegarde.

 

II / Une voie vers l’éducation de chacun au risque

Le risque n'est pas la crainte. La conscience du risque, c'est réfléchir au comportement adapté en réponse à l'incident ou l'accident qui survient. Il se dit que face à un événement imprévu, 10% des gens réagissent parfaitement, 80% ne font rien, et 10% font exactement le contraire de ce qui est nécessaire. Pour réagir dans le bon sens, et augmenter ses chances de s'en tirer correctement, il est important d'avoir préparé sa réflexion en amont de l'évènement. Pourtant, la culture du risque reste assez peu présente au niveau individuel (A). Reprenant un vecteur déjà utilisée par la Sécurité Routière ou la Santé Publique, une proposition de solution repose sur l'acquisition scolaire de réflexes adéquats en matière de Vigilance (B).

   A/ Une culture du risque peu présente au niveau individuel

Alors que nous l'appréhendons ici comme l'expression de la probabilité d'un événement, le risque est d'abord vu et entendu comme un danger. Quelques sports dits extrêmes se pratiquent pour la mise en danger volontaire qu'ils nécessitent, et la décharge d'adrénaline qu'elle provoque. A l'inverse, le grand public n'a pas pour habitude de pratiquer la recherche délibérée du risque au quotidien. L'ignorance du risque réel correspondant à une situation de Vigilance orange ou rouge peut aussi bien être la conséquence de l'aveuglement que d'une information insuffisante.

     1 / Entre effet de surprise et déni du risque

Les exemples de Xynthia et du Var sont très présents dans les esprits et il est délicat de les évoquer sans risque de polémique. La publication de la zone noire « à débâtir » après Xynthia a apparemment amené deux type de réactions. Ceux qui ont vu l'eau trop haute et de trop près envisagent l'expropriation comme une issue de secours. Ceux dont l'habitation a peu baigné et/ou n'était pas présents la voient comme une injustice, et utilisent les voies de recours à leur disposition. Ce rappel ne porte aucun jugement, il expose simplement la tendance à rapporter la portée d'un événement du général au particulier. Encore s'agissait-il d'un événement rare, avec l'effet aggravant de la rupture d'une digue.
Ailleurs, il est tout aussi difficile d'aller jouer les Cassandre. Les riverains de la Loire moyenne peinent à admettre qu'une grande crue peut s'y reproduire, la dernière étant advenue il y a plus d'un siècle. L'accusation d'entrave à l'activité économique par les services de l'Etat n'est jamais très loin...
Même lorsque le risque est parfaitement identifié et répertorié, le particulier lambda peut éprouver quelque difficulté à le connaître et comprendre correctement.

     2 / Une appréhension du risque réel pas toujours abordable

Cela ne surprendra personne, même si cela désolera tout formateur Risques Majeurs qui se respecte, le premier réflexe d'un nouvel habitant d'une commune n'est pas de consulter le DICRIM (Document d'Information Communal sur les RIsques Majeurs). L’information acquéreur-locataire devrait également contribuer à une meilleure communication sur les risques néanmoins, bien qu’elles soient correctement communiquées, de manière complète et formalisée, une partie de la population est probablement incapable de décoder ces informations, à tout le moins de les transposer à sa situation particulière, sans un spécialiste à disposition.
Pour exemple, il est facile de savoir si on est en zone inondable ou non. Nettement moins d'en déduire à quelle hauteur montera l'eau dans son habitation en crue décennale, centennale ou millénale. Pourtant, pour le riverain d'un cours d'eau comme le Vidourle, c'est important. Cela signifie avoir respectivement un sol sans moquette, des meubles faciles à monter à l'étage, et une issue par le toit.
Comment faire passer et comprendre une information que l'habitant ne saura pas trouver de lui-même? Une des réponses possibles est de démarrer cette communication par le biais de l'école.

   B  / L'acquisition scolaire de réflexes adéquats en matière de Vigilance

Il ne s'agit pas de confier à l'école une nouvelle mission, encore et encore. La sécurité des personnels et des apprenants fait déjà partie de son champ de compétences  et de ses obligations fortes. La culture de la sécurité est d'ailleurs présente depuis longtemps dans les établissements. Etendre cette culture existante à la Vigilance météorologique est possible, en profitant de la mise en œuvre des PPMS (Plan Particulier de Mise en Sécurité).

     1/ L’exemple historique post-Pailleron

L'incendie du Collège Edouard Pailleron a fait 20 morts en 1973. Il a été l'électrochoc qui a introduit une véritable culture de la sécurité dans tous les établissements scolaires. Cette même année, l'alerte incendie a été codifiée dans les établissements, les exercices d'évacuation, quasi-inexistants auparavant, sont devenus réguliers et obligatoires. Le résultat est une habitude de cet exercice qui s'est progressivement ancrée, dans le scolaire d'abord, puis à mesure du passage des générations successives en établissement, dans la population toute entière.
Par exemple, si vous êtes dans un lieu strictement inconnu de vous, entendant un signal d'alarme, votre première question est « De quoi s'agit-il? » et si la réponse est une alarme incendie, vous ne vous demandez pas quoi faire, mais vers où aller. Et vous suivez le mouvement vers la sortie, dans le calme et sans précipitation.
Ce comportement acquis car bien expliqué et répété à l'école, reste pertinent et imprégné dans la population adulte. La reproductibilité du schéma pour les cas de Vigilance orange ou rouge (le jaune restant hors du propos de cet article), peut s'appuyer sur l'existence du PPMS.

     2 / Une sensibilisation à la Vigilance associée à la mise en œuvre des PPMS

L'élaboration du PPMS est obligatoire pour chaque établissement. Une fois élaboré, il doit faire l'objet d'exercices réguliers. Reprenant généralement les points forts du DICRIM, le PPMS est comme lui axé sur les risques naturels et technologiques locaux, et n'intègre que rarement la Vigilance orange ou rouge en tant que telle. Mais on y trouve forcément ce qui est aussi un axe fort de la Vigilance, se tenir au courant et suivre les consignes des pouvoirs publics.
L'association Vigilance et PPMS permet à la fois de faire acquérir une culture du risque météorologique, et de donner des occasions simples et régulières d'exercice du PPMS. Pour ce faire, lors de Vigilance orange ou rouge, il faut transposer et appliquer les consignes du bulletin de Vigilance, et faire attention à ses conséquences. Exemple, que faire des internes, si l'interdiction de transport scolaire pour cause de neige tombe le jeudi soir à 18h? Si les effets du phénomène ne concernent pas l'établissement, ça ne sort pas de la cellule de crise, aucune action n'est prise. Dans le cas contraire, déclencher les actions prévues dans la fiche-réflexe, rédigée d'avance. A la fin de l'exercice, procéder au retour d'expérience. Les Vigilances étant assez régulières, cela permet des exercices répétés, meilleur moyen d'obtenir le comportement adapté à l'évènement.

Enfin, une des difficultés du PPMS est qu'il implique tous les intervenants, personnels, apprenants, et parents. On sait d'expérience qu'obtenir l'application de certaines consignes n'est pas toujours facile, limiter les déplacements et ne pas chercher ses enfants par exemple. L'association avec une Vigilance réelle et connue de tous est aussi un moyen de renforcer la qualité de l'exercice.

Denis CLEMENT
Formateur IFFO-RME
Attaché d'Administration, Secrétaire Général d'un Etablissement d'Enseignement Agricole
Ancien Technicien Supérieur et prévisionniste de la météorologie

Les propos tenus dans cet article n'engagent que leur auteur et ne constituent en aucune manière une prise de position officielle, ni du Ministère de l'Agriculture, ni de Météo-France.