Face aux inondations

La lutte contre les crues à Grenoble sur plusieurs siècles et ses répercussions sur la société et la forme urbaine

Quelles leçons pouvons-nous tirer de l’étude des grandes crues du passé ? L’ouvrage novateur de Denis Cœur « La plaine de Grenoble face aux inondations. Genèse d’une politique publique du XVIIème au XXème siècle » donne de premiers éléments de réponse. A travers la chronique des crues du Drac et de l'Isère sur quatre siècles, l’auteur montre avec complétude l'engagement progressif des autorités, l’organisation de la lutte contre les inondations, les répercussions de cette politique sur le territoire…  

On assiste à la montée en puissance de l’Etat, à l’émergence de nouveaux moyens de lutte grâce au progrès technique et au travail d’étude des phénomènes, à la genèse de la coopération entre les acteurs… Cette chronique historique aborde des questions centrales -  toujours d’une brûlante actualité. Comment penser son territoire en fonction de la rivière ? Le développement économique créé-t-il de nouvelles vulnérabilités ? Qui doit gérer la lutte contre les inondations ? Comment financer les ouvrages ? Quelle gouvernance ? 

 

 

Une aire d’étude privilégiée : la  plaine de Grenoble et de l’Isère

Située à la confluence de deux cours d’eau – l’Isère et la DRAC – la plaine de Grenoble a connu plusieurs crues majeures, dont les plus importantes furent celles de 1651 et de 1859. Cette aire était propice à une étude historique des conséquences de débordements répétés de cours d’eau sur un ensemble urbain et des réponses de la société à ces phénomènes, car comme l’explique Denis Coeur « prise en quelque sorte en tenaille, la cité a dû répondre aux assauts répétés de l’un ou l’autre cours d’eau ».

 

Plusieurs crues majeures

Entre 1600 et 1859, six grandes crues de l’Isère ont dépassé les 5 mètres à l’échelle hydrométrique du Pont de pierre à Grenoble, soit 1800 m3/s (jusqu'à 2 500 m3/s en novembre 1651), et inondé largement la ville et la plaine sous plusieurs mètres d’eau. Depuis novembre 1859 aucun événement hydrologique n’a approché ces niveaux.

  

Crue de l'Isère du 2 nov. 1859 : présentation des événements depuis la Bastille

 

  Réalisation : 2009 - © Institut des Risques Majeurs

 

La période choisie

Denis Cœur a choisi d’étudier le petit âge glaciaire - la période climatique froide survenue en Europe et en Amérique du Nord entre les années 1303 et 1860 – ainsi que la période de réchauffement climatique intervenue dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Cette période – et plus particulièrement la période qui va de la fin du 17èème siècle au début du 20ème siècle présente un intérêt particulier au regard de l’organisation politique et administrative de la réponse ainsi que du développement des connaissances et des moyens d’action. 

 

Genèse d’une politique

Au 18ème siècle se produisent dans la plaine de Grenoble plusieurs crues majeures, dont celle de 1733 ; les crues de l’hiver 1740 qui vont toucher les bassins de la Seine et du Rhône ; et celle de l’automne 1778. Ces phénomènes répétés vont contribuer à sensibiliser les habitants et les autorités à ce risque. A partir du 18ème siècle et surtout au début du 19ème se développe la compréhension des phénomènes fluviaux ; un savoir spécifique se constitue qui va être mis au service de l’efficacité de l’action publique. C’est aussi une période de grand essor urbain, de croissance démographique et de développement industriel. Les villes s’émancipent et se développent, l’urbanisation étant moins contrainte - par des fortifications par exemple - ce qui multiplie les enjeux et les facteurs de vulnérabilité en cas de grande crue. Cette période voit également, en particulier entre 1740 et 1778, la mise en œuvre à Grenoble des premières mesures de réponse aux crises.

 

La constitution des dispositifs de défense contre les inondations

Jusqu’au début du XIXème siècle, les autorités apparaissent bien démunies,  car elles ne pouvaient prévoir la crue et donc anticiper afin de prendre des mesures préventives. La série de crues dramatiques que connaît la France dans les années 1840 et 1850 conduit l’administration à développer l’étude de ces phénomènes afin de mettre en œuvre un programme ambitieux d’ouvrages défensifs. La même période voit les prémices de la constitution d’un service d’annonce des crues et les premières échelles hydrométriques sont installées. A la fin du XIXème, l’annonce des crues devient opérationnelle. Le progrès des techniques va également contribuer à rendre les politiques de gestion des inondations plus efficaces, par exemple par le développement du chemin de fer et du télégraphe. On peut de ce fait positionner un observateur très en amont de la ville. Celui-ci va pouvoir prévenir rapidement les autorités de l’imminence de l’arrivée d’une crue et donner ainsi un délai supplémentaire de 12 heures environ aux pouvoirs publics pour organiser la protection des populations et mettre en place les secours.

 

Eclairer le présent  à la lumière du passé

Du fait de la rareté des phénomènes extrêmes de crue, les pouvoirs publics manquent de recul et ne peuvent anticiper précisément le déroulement de la crise. L’analyse des crues du passé peut être riche en enseignements et permettre de répondre à quelques questions cruciales : où la montée des eaux serait-t-elle la plus importante ? Quels seraient les secteurs les plus isolés ? Le contexte et les moyens ont bien sûr considérablement évolués. Mais en cas de crue de grande ampleur, qui aurait entre autres pour conséquence la rupture du courant électrique et l’interruption des réseaux, les populations concernées se retrouveraient dans des situations relativement proches des conditions du passé. Car il leur faudrait affronter une crise sans le secours de certaines technologies. Or l’on connaît mal les réactions d’une collectivité isolée par la montée des eaux : comment vont-ils réagir ?

   

Un territoire façonné par les ouvrages

A travers la mise en oeuvre et le développement d’importantes infrastructures à Grenoble– grands alignements de digues et de canaux, chaussées, cours, quais, systèmes d’annonce des crues – la lutte contre les inondations a de facto participé à la naissance de la ville moderne. Les actions entreprises il y a des siècles  - la nature des ouvrages, les choix de localisation des infrastructures - se sont inscrites sur le territoire et ont contribué à dessiner les paysages. La forme urbaine actuelle de Grenoble, son système viaire en particulier, lui doivent beaucoup. Si les grandes inondations du Drac et de l’Isère ont apporté leurs lots de destructions, dans le long terme (XVIIème / XIXème), l’entreprise technique de contrôle des deux cours d’eau a préparé le développement futur de la capitale alpine. Des travaux comme celui de Denis Cœur mettent en lumière  le fait que des décisions en matière d’aménagement prises il y a 50 ou 100 ans ont aujourd’hui encore des répercussion.

 

Qui a la légitimité pour intervenir ?

Il faut avoir une légitimité pour intervenir sur des cours d’eau et celle-ci va évoluer avec le temps. L’on perçoit bien avec cette étude qu’entre la fin du moyen  âge et le 18ème siècle, le pouvoir central a tenté de se doter des outils juridiques d’intervention, dans un contexte où la commune avait historiquement plus de légitimité que l’Etat pour le faire. A partir des années 1890 - du fait entre autres des grandes inondations du XIXème siècle en particulier les grandes crues de la Garonne de 1875 qui ont fait 500 morts et ont marqué les esprits  - des arrêtés préfectoraux délimitent les responsabilités et répartissent les rôles entre l’Etat et les pouvoirs locaux pour la gestion de crise. Cette problématique historique illustre et documente l’une des difficultés contemporaines de lutte contre les crues : faire émerger une gouvernance des politiques de gestion du risque d’inondation.

 

Des statuts juridiques différents

Une rivière n’a pas toujours une dimension domaniale. Il existe des statuts juridiques distincts selon les cours d’eau. Le droit d‘intervenir sur ces espaces donc ne va pas de soit, il nécessite des formes juridiques particulières. Le problème qui se pose est la capacité et l’autorité de l’acteur public qui se propose à intervenir sur le cours d’eau.

 

La nécessaire coopération du pouvoir central et des autorités locales

L’organisation et la gestion de la lutte contre les inondations ont joué un rôle particulier  dans l’entreprise de contrôle des autorités provinciales par l’Etat à Grenoble – d’autant plus que le retour des grandes crues destructrices à compter de la fin du XVIème siècle a coïncidé avec l’affirmation du pouvoir royal. Au XVIIème et XVIIIème siècle, l’administration royale s’engage dans la construction d’ouvrages de lutte contre les crues. Les Ponts et Chaussée en particulier montent en puissance au détriment des administrations locales, qui n’avaient pas forcément les compétences requises et les moyens nécessaires. Cependant, les actions des acteurs locaux ont plusieurs fois démontré leur efficacité. Lors de la crue de 1778 par exemple, la mise en commun des moyens de l’Etat et des moyens municipaux avait permis de limiter le nombre de décès.

  

Le rôle accru des associations de propriétaires riverains

L’exemple grenoblois met en exergue un phénomène historiquement important : l’effacement de l’administration communale au profit des associations syndicales de propriétaires riverains qui vont constituer – et jusqu’à nos jours – le principal cadre de réalisation des travaux, sous le contrôle de l’ingénieur et du préfet.

 

Un budget dédié

La question d’un financement pérenne des ouvrages de prévention et de protection par la puissance publique fut très tôt posée  – avant Colbert. Autrefois, la réalisation des ouvrages de protection était financée par l’impôt, par  des mécènes, ou par un budget spécifique porté par la puissance publique. A partir de Colbert, une part du budget général de l’Etat sera parfois dédiée à cette thématique et les sommes ainsi réservées constitueront des budgets spécifiques pour la lutte contre les crues. Cette politique de financement des ouvrages va monter en puissance à partir de 1720 et surtout à partir de 1760. Ce phénomène a été accentué par le développement des transports par voie d’eau en France à partir de 1750. La régulation des rivières devient de ce fait  un enjeu stratégique national, au delà des problématiques locales.

 

Une mission nationale

 Jusqu’à la révolution, c’est l’impôt local qui va être la source principale de financement, car les ressources fiscales collectées localement sont régulièrement attribuées à des dépenses locales. A partir de la révolution, l’impôt devient universel, un véritable budget de l’Etat se structure avec de grandes missions nationales, dont un budget régulier de lutte contre les crues.

 

Une gestion complexe

La gestion des cours d'eau est depuis plusieurs siècles en France l'objet d'un rapport complexe entre l’action étatique (anciennement royale), les réglementations locales et la propriété privée. De manière générale les grands cours d'eau domaniaux appartiennent à l'État, et les financements sont surtout le fait de la puissance publique. Pour les cours d’eau non domaniaux c’est-à-dire les cours d’eau qui ne sont ni navigables, ni flottables, les ruisseaux, les torrents, ou petites rivières…  - les financements des travaux courant sont assurés à 80% par les riverains et à 20% par la puissance publique.

 

La montée en puissance du corps des ingénieurs

C’est à l’époque de Colbert que l’on envoie les premiers ingénieurs des ponts sur le terrain, pour des raisons stratégiques et économiques. Entre 1714 et 1716, se créé le corps des ponts et chaussée et 1740 voit la création de l’école nationale des ponts et chaussée. Les ingénieurs vont petit à petit acquérir le monopole de la compétence technique au détriment des acteurs locaux. Ceci va avoir des répercussions sur l’organisation de la lutte contre les inondations car l’ingénieur des Ponts et Chaussées privilégiera la ville au détriment des propriétaires fonciers. 

 

L’homme-orchestre

Le pouvoir central dote l’ingénieur de nouveaux outils juridiques, restreint les usages forestiers et instaure des procédures de compensation exclusivement financières. L’ingénieur devient un homme orchestre dans la continuité de l’ingénieur de la Renaissance italienne qui devait surveiller le territoire. Il représente l’interface technique entre l’Etat et la nature. Sur les questions hydrauliques, c’est l’ingénieur, homme de terrain et de science, qui va créer une boîte à outils.

 

Pour en savoir plus…                                                                                            

Le livre

« La plaine de Grenoble face aux inondations. Genèse d’une politique publique du XVIIème au XXème siècle » Versailles, éditions Quare, 310 pages – 2008.

Denis Coeur

Titulaire d’un doctorat en histoire à l’Université de Grenoble II en 2003 et d’un DEA en urbanisme à l’Institut d’Urbanisme de Grenoble en 1995. Il se spécialise dans l’histoire des inondations en France (XVIIe-XXe s.) et la mise au point d’outils et de démarches spécifiques pour le traitement et la diffusion de l’information historique, le développement de la mémoire de l’aménagement du territoire et des phénomènes naturels destructeurs.

Une nouvelle approche méthodologique

Ce travail a été mené par Denis Cœur entre la fin des années 90 et le début des années 2000 à l’université de Grenoble. A cette époque, l’histoire des inondations était naissante, les phénomènes de crue étant principalement étudiés par les géographes. Le livre de Denis Cœur a également bénéficié du croisement des disciplines - l’histoire bien entendu, mais également l’hydrologie, la climatologie et la sociologie ont été mobilisées – dont la coopération a bénéficié à la recherche. Ce regard pluriel a contribué à éclairer ces problématiques par des approches nouvelles, dont celles de l’histoire sociale et de l’histoire culturelle. Par ailleurs, les rencontres de Denis Coeur avec le monde des ingénieurs ont permis à l’historien d’enrichir son approche et de préciser son questionnement.

Les sources

Le livre comporte en annexe une sélection de documents originaux extraits des archives (photos, cartes, dessins, plans) qui  illustre les différentes facettes de l'engagement séculaire des collectivités face au retour des inondations. Les sources d’archives sont nombreuses. En particulier les archives municipales de Grenoble (surtout la comptabilité et les projets de travaux contre le Drac et l’Isère), les archives départementales de l’Isère (notamment les très riches dossiers sur les travaux publics fluviaux et les dossiers relatifs aux inondations). Les fonds d’archives départementaux et locaux sont d’autant plus riches que les contentieux résultants des inondations étaient nombreux : déplacements de lits, effondrements de murs, glissements de terrain, pertes foncières…

Une nouvelle parution

Un nouvel ouvrage vient de paraître - Les inondations remarquables en France de Denis Cœur et Michel Lang. Editions Quae. - qui présente  une série de monographies par région sur les inondations remarquables. Ces phénomènes furent étudiés en France au cours d’un travail réalisé en 2011 à l’occasion de la mise en oeuvre de la première phase de la Directive européenne sur les Inondations. Il permet de disposer d’éléments d’informations sur environ 175 inondations, la plupart postérieures à 1850, et complète ainsi utilement la précédente synthèse nationale réalisée par Maurice Champion au milieu du XIXe siècle.

Liens

On trouve énormément de ressources sur le net associées aux mots inondation et histoire des crues.

Deux sites intéressants sont à noter : gallica.fr (le site d’accès aux reproductions numériques de la BNF), et un site régional, http://www.toulouse-inondation.org.